La vie quotidienne aux Invalides en 1840 (2) : Des enfants aux divertissements

28 09 2007

Un petit garçon a un tambour qu’il tambourine…Il a un uniforme qui est celle des tapins des Invalides….C’est les enfants des estropiés de l’Hôtel qui font partie du petit-état-major du lieu. Voués au service, et provisoirement destinés à régulariser au son du tambour l’emploi de la journée, ces apprentis-soldats ont déjà une allure militaire voire même des moeurs de garnison. -Ohé ! criait l’un d’eux à un camarade, viens-tu jouer à la pigoche ?  -J’ peux pas, j’vas promener avec ma femme. celui qui répondait ainsi âgé de 13 ans, et sa femme était la fille très mineure d’une marchande de pommes du Quinconce. Triste précocité !

A la tête des jeunes tapins se pavane, droit comme la canne, qu’il fait tournoyer, un élégant tambour-major. A sa tournure martiale, aux cicatrices qui ennoblissent et détériorent sa physionomie, on voit qu’il n’a pas toujours eu des enfants à condure, et qu’il se rappelle encore le temps où, placé en tête de son régiment, il était le premier à offrir aux balles ennemies sa poitrine d’athlète. ce beau cavalier est un favori des dames, que son excellente tenue, la propreté de sa mise, la grâce de ses entrechats, la galantrie de ses discours font rechercher dans les guinguettes des barrières voisines. Les conscrits prétendent qu’il est torride avec les femmes. Il prime au Salon de Mars et au Grand Vainqueur, où tous les jours de fêtes, il consomme un nombre incalculable de contredanses à dix centimes la pièce. Il n’a d’autres rivaux qu’un sien collègue, amputé des deux jambes, instruit jadis dans l’art de la danse par les jeunes filles d’outre-Rhin. L’agilité de ce dernier est vraiment phénoménale. Les violons le suivent à peine, la galerie le contemple avec admiration. Comme il saute, comme il gambade, comme il pirouette, comme il tournoie, plus solide sur ses jarrets de chêne qu’un habitant des landes sur ses échasses ! C’est un zéphir en uniforme d’invalides ; c’est Vestris en jambes de bois.

tambour-majour et tapins

Tambour-major menant les tapins

l'invalide au bal

Au bal

Les guinguettes, où brillent le dimanche des danseurs plus ou moins ingambes, sont journellement le rendez-vous d’un grand nombre d’invalides. Le litre quotidienne suffit pas à ces vieillards altérés. Parfois même leur goût blasé dédaigne  le vin commeun liquide trop fade ettrop insipide, et ils vendent  leur rationpour se procurer du schnick, boisson plus militaire, dont ils ont contracté l’habitude dans les bivouacs.

Deux camarades de chambrée se rencontrent rarement sans être affectés d’une soif contagieuse. Ils vont s’attabler dans un cabaret, dissertent sur l’Empire et sur l’Empereur, et réunissent autour d’eux des groupes d’auditeurs attentifs. Parfois la conversation s’échauffe, les convives ne sont pas d’accord :-Je te dis que cette charge a été faite par le 3e Hussards ! -Je te dis que c’est par le 7e dragons ! -Je te dis que c’est par le 3e hussards !-Je te dis que si !-Je te dis que non ! La querelle s’engage ; la discussion commencée sur la table et se termine dessous.  C’est là , d’ordinaire, que s’opère le raccommodement. Ons’essuie, on s’examine ; personne n’est blessé ; il n’y a d’ouvrage que pour le tourneur, et l’un des antagonitess’écrie avec effusion :-garçon, du même, et même qu’il soit meilleur ; c’est moi qui régale ! -Ne l’écoutes pas, garçon ; la dépense est pour moi ! -laisse-moi donc, laisse-moi donc ! -Non, je n’entends pas ça ! De nouvelles disputes vont suivre cet assaut de générosité, mais le premier interlocuteur a déposé son écot sur le comptoir, et son camarade cède en disant :-Allons, puisque tu y tiens…!

rande discussion a l'auberge

Discussion vive à l’auberge

Bientôt le vin renverse ces inébranlables soldats ; ils trouvent en lui un ennemi plus perfide que l’Anglais, plus formidable que l’Autrichien. Eux qui n’ont jamais bronché devant l’artillerie, rentrent  en chancelant à l’Hôtel, où les recevra la salle de police, où la capote de punition remplacera leur uniforme souillé. Grâce pour les coupables ! ils ont parlé de leurs campagnes, et la gloire entre pour beaucoup dans leur ivresse.

Il en est qui ont conservé pour le sexe un irrésistible penchant.Une jambe, un bras enmoins n’empêchent point leur coeur d’être intact,et, pour être refroidie, leurs ardeurs ne sont pas éteintes;Ilsnepeuvenguèrepayer de leurpersonne,mais ils charment les oreilles par des chansons grivoises et de graveleux calembours. Il se passe dans les fossés du Champ-de-Mars des scènes qu’heureusement la nuit dissimule. Il est pénible quand on a été l’amant de tant de belles européennes,voir même de Mauresques et d’Egyptiennes d’en être réduit aux vénales beautés du gros-caillou…Mais qu’y faire?

Aux extrêmités latérales de l’hôtel s’étend une file de petits jardins. Chaque invalide adû primitivement avoir le sien ; mais la guerre a démesurément augmenté la population de ces lieux ; et, aujourd’hui, les jardinets sont accordés par faveur spéciale après le décès des usufruitiers. L’invalide horticulteur s’attache à la glèbe de son enclos, s’immobilise au milieu de ses plantes chéries, se dessèche avec elles en hiver, et renaît avec les premiers bourgeons. Sa vigne, arrondie en berceau, est ornée d’une statue en plâtre de l’Empereur, qu’on rentre avant les gelées ; c’est l’idole de l’horticulteur. Il la couronne, la couvre de bouquets, l’embellit de drapeaux tricolores, le regarde avec adoration, sans s’apercevoir que le contenu de son arrosoir s’épand en ruisseau  sur les objets voisins. La contemplation de son fétiche est seule capable de détourner passagèrement l’infatigable jardinier de la culture de ses dahlias, qui lui ontvalu une mention honorable de la Société d’encouragement. Malheur à qui chercherait à s’introduire dans ce temple en plein vent élevé à Napoléon ! Le vieux soldat a failli assommer un tapin que la curiosité avait amené aux pieds de la statue, et il a laissé pour mort un chien qui en avait immodestement sali le piédestal. C’est, du reste, un excellent homme.

invalide horticulteur

L’invalide pêcheur, lui, muni d’une boîte d’asticots  et d’une canne à ligne, s’établit dès le matin sur un train de bois, près de l’embouchure d’un égout ; situation peu odoriférante, mais propice aux captures. Là, il attend que lepoissonmorde ; mais le bateau à vapeur de Saint-Cloud vient  à passer, les roues géantes soulèvent d’énormes flaques d’eau, et la proie espérées’enfuit. Au diable la vapeur! murmure l’invalide ; pas moyen de pêcher une ablette ! Du temps de l’Empereur, on ne tolérait pas toutes ces saloperies, qui ôtent lesbras du pauvre peuple. » Et rengainant sa ligne, il s’éloigne en accablant de malédictions la vapeur et ses bateaux.

invalide pêcheur

Il y a parmi les invalides une race d’élite, qui dédaigne les cabarets, les femmes, la culture et la pêche. Les membres de cette société choisie sereconnaissent à leur front chauve et lisse, coiffé d’une calotte de soie noire ; ils se rassemblent à la bibliothèque, promènent sur les journaux leurs yeux armés de lunettes, et dévorent les nombreux mémoires de l’époque impériale. Souvent, ils se groupent sous les portiques, et discutent entre eux des points de tactique, comme des avocats discuteraient des points de droit.  Ils traçent des plans de bataille avec leurs cannes, représentent les fleuves en abrégé, au moyen du fluide que sécrètent leurs glandes salivaires et marquent par des pincées de tabac, la place des batteries.  Ils jugent les généraux et font des parallèles à la manière de Plutarque. Vous sauriez, en les écoutant, à qui est dû réellement le plan  detelle ou telle bataille ; vous connaîtriez la cause de l’inaction de Bernadotte à Auerstaedt, et de tel autre général en Espagne ; ils vous répéteraient le mot énergique  que prononça Cambronne à Waterloo. Passant de Hondschoote  à Wissembourg, de Borodino à la Bérézina, d’Iéna à Leipzig,  ils donnent un sourire de joie à tous les triomphes, une larme à tous les revers. Grâceà Dieu, ils ont peu de larmes à verser !

Source : article L’invalide de Emile  de Labedollierre dans Les Français peints par eux-mêmes, encyclopédie morale du XIXe siècle  éditée par Léon Curmer. Réédition de février 2003 chez Omnibus.


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