La nuit à l’Hôtel des Invalides, poème de Emile de La Bedollière

29 09 2007

La nuit, quand tout se tait et dort sur l’Esplanade,

A l’horizon lointain mugit la canonnade !

Des rêves glorieux ont visité l’Hôtel,

Soudain, chaque bataille, au renom immortel,

Fille du peuple libre ou fille de l’Empire,

Prend un corps et, vivante, elle marche et respire.

Fleurus, demi-vêtue et le sein palpitant,

Croise la baïonnette, et triomphe en chantant.

Embabeth, refoulant les Arabes timides,

Contemple l’Orient du haut des Pyramides.

Vengeant de tristes jours de défaite et d’affront,

Marengo pleure un brave ; Austerlitz à son front

Porte des rayons d’or éclatants comme un phare,

Et sur des lacs de glace entonne sa fanfare,

Voici venir Wagram et la sanglante Eylau ;

Pâle de désespoir, voyez-vous Waterloo,

Au milieu des moissons que la guerre a foulées,

Disputer aux Anglais ses aigles mutilées ?

Entendez-vous encor, par la paix endormis,

S’éveille r en grondant les canons ennemis ?

Entendez-vous frémir comme au gré de la bise

Les drapeaux suspendus aux voûtes de l’église,

Et que peut contempler l’invalide joyeux,

Quand il élève au ciel sa prière et ses yeux ?

 

Alors les vieux guerriers se raniment ; leur bouche

A retrouvé des dents pour mordre la cartouche ;

Feuillage printanier des arbres rajeunis,

Les cheveux ont couvert leurs crânes dégarnis.

Comme un fleuve ses bords, le sang bat leurs artères ;

Ils renaissent au jour des fastes militaires,

Et leur jeunesse ardente, avide d’un grand nom,

Est digne qu’on la risque en face du canon.

Ils se lèvent : Pour eux la lutte recommence ;

Ils reprennent un rang dans la colonne  immense.

Soldats de vingt pays, esclaves de vingt rois,

Anglais, Autrichiens, Prussiens, Bavarois,

Opposent à leurs coups une épaisse muraille,

Que perce et démolit l’incessante mitraille,

Mille ennemis sont là ; mais eux, vaillants et forts,

Rompent des bataillons, escaladent des forts ;

Et si, dans la mêlée, un boulet les emporte,

Si la balle en passant les renverse, qu’importe ?

Car, pour les voir tomber et mourir sans terreur,

Ils ont deux grands témoins,

la France et l’Empereur.

 

Hélas ! Bientôt la nuit, la mère des mensonges,

Dans les plis de sa robe emporte tous les songes !

Le matin reparait, mais il ne reste plus

Que de pauvres soldats, éclopés et perclus,

Débris de corps humains, vieilles lames rouillées

Par l’âge et les combats moitiés dépareillées.

Ils accueillent souvent par un juron brutal

La goutte qui les tient sur un lit d’hôpital ;

Mais leur caducité s’entoure de trophées ;

Au feu des souvenirs leurs âmes réchauffées

Vers un passé sublime ont repris leur essor ;

Ils ont rêvé de gloire !…Ils sont heureux encor.

invalidesdefilant

Source : article L’Invalide de  Emile De la Bédollierre dans  Les Français peints par eux-mêmes, encyclopédie morale du XIXe siècle éditée par Léon  Curmer. Réédité par  Omnibus en février 2003.


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