Vieux soldats de Napoléon

7 10 2007

Lorsque les parents de l’historien Gustave Schlumberger vinrent s’établir à Pau, en 1845, on y rencontrait encore de nombreux officiers en demi-solde, ayant fait partie des armées de Napoléon Ier. Ils étaient fort respectés et les habitants de la ville les écoutaient, avec avidité, raconter leurs souvenirs. Aussi, plus tard, les vieux amis de Schlumberger purent raconter au jeune homme  les récits qui le savaient le plus frappé. En voici quelques-uns :

M.Lespy, alors jeune répétiteur au lycée de Pau, rapporte l’histoire suivante que lui conta  un colonel de la garde : Il commandait dans les Pouilles un bataillon chargé de donner la chasse aux brigands napolitains. Soudain, l’ordre lui arrive de partir pour l’Espagne, où la grande guerre avait commencé. Le bataillon se met en route. On marchait depuis des semaines On avait remonté toute l’Italie, traversé la France de l’Est à l’Ouest, franchi les frontières de la Navarre ; on n’avait plus de souliers, mais on marchait toujours. Soudain, aux portes d’un bourg du Nord de l’Espagne, au moment d’arriver à l’étape, le bataillon poudreux entend un grand bruit de chevaux et d’équipages. On s’informe. C’était l’Empereur et Roi qui arrivait en poste ! Il fallait entendre de quelle voix ce vieux brave redisait à chaque fois ces mots magiques : l’Empereur et Roi !

Donc,  l’Empereur et Roi, prompt comme l’éclair, descend de berline. Il voit ce bataillon sur la place, demande d’où il vient, le passe en revue et s’en va dîner. Les autres aussi dînent, plus modestement. Au moment où ils vont dormir, un officier d’ordonnance accourt haletant : L’Empereur,  après avoir achevé le conseil qui l’amenait en cet endroit, a décidé subitement d’aller coucher deux lieues plus loin. Il n’y a aucune troupe pour aller le garder en ce nouveau gîte. Le commandant peut-il fournir un détachement ? -Monsieur l’officier d’ordonnance, nous somme très fatigués,  répond le chef : Nous marchons depuis trois mois. Toutefois, pour le service de Sa Majesté, je vais  aller voir s’il y a des volontaires ! A son premier mot, tout le bataillon s’offre. On part sur l’heure. L’enthousiasme donne des ailes aux plus éreintés ; on court, on vole si bien qu’on arrive à l’étape nouvelle au moment même où débouchaient les équipages de César.

Lui, mécaniquement, descend de voiture, mécaniquement aussi je les passe en revue et soudain,  sortant de son rêve :-Mais je viens de vous voir ! s’écrie-t-il, Vous étiez à A…., il n’y a pas deux heures !Oui, Sire, mais on nous a commandés pour le service de Votre Majesté et nous voici. Alors,  redressant à chaque fois sa haute taille après ce récit, toujours le même, levieux soldat, la voix étranglée par l’émotion, ajoutait ces simples mots : Et l’Empereur, se tournant vers moi, me dit « Mâtin ! Vous avez bien marché ! Et,comme chaque fois,M. Lespy, avec malice, s’écriait : Et il ne vous a pas dit autre chose ? lui, furieux, dardant sur son interlocuteur téméraire ses prunelles de feu, répondait avec violence  : Et que vouliez-vous qu’il nous dit de plus ? Toute sa vie, ce vieillard avait vécu sur ces trois mots d’éloge. D’aucuns le jugeront stupide,moi, presque sublime.

Matin,vous avez marché

Mâtin ! Vous avez bien marché !

Un autre de ces vieux héros, le colonel P…del ‘infanterie de la garde impériale, vécut fort longtemps à Pau,où il étaitconnu et aimé. Il a même rempli, pendant un temps, les fonctions de gouverneur du château d’ Henri IV. Célibataire, ayant fait toutes les grandes guerres de l’Empire, il représentait admirablement cette époque héroïque et lointaine, quand on apercevait sa fière, haute et maigre silhouette, vêtue à la mode de jadis, auréolée du vaste ruban rouge de la Légion d’Honneur, traverser, vers le soir,à l’heure de la pension, les rues de la ville. Le colonel n’avait qu’un seul péché mignon, il adorait le jeu. S’étant laissé entraîné 2 ou 3 fois à perdre de petites sommes qui déséquilibrèrent  son très mince budget. Il se jura, alors, solennellement de ne plus succomber. Hélas, un soir vint où, fêtant une promotion au café Champagne, sur la place Royale, il oublia son serment, joua et perdit 15 francs.

Humilié par son manque de parole, une fois dans la solitude de son pauvre petit appartement de la place de la Halle, il sortit d’une caisse son vieil uniforme des guerres d’Espagne, tout râpé mais glorieux de colonel du Premier Empire. Il se revêtit en silence, seplaça devant sa glace et se tint ce discours : Colonel P…vous n’avez point su tenir votre serment! Vous vous êtes conduit comme une femme ! Je vous mets aux arrêt pour un mois et je vous condamne durant ce laps de temps à des travaux féminins pour que vous ne recommenciez plus ! Il acheta de la laine et un dévidoir et, pendant un mois entier, seul, chez lui, il garda les arrêts dans son morne petit salon, dévidant de la laine. Au bout du mois, il endossa à nouveau son uniforme, se fit une visite à lui-même et, levant ses arrêts, debout devant sa glace, ajouta ces mots : Et maintenant,colonel P…., ne recommencez plus !  Depuis lors,plus oncques ne joua.

Colonel, vous serez puni

Je vous mets aux arrêts

Un autre colonel, ayant  surtout combattu en Espagne, racontait qu’à la bataille de Toulouse, souvent, le maréchal Soult le fit appeler vers la fin de la lutte et lui dit : Colonel, voici 3.000 hommes ; prenez-les, allez occuper le pont de  ….et faites-vous tuer pour sauver la retraite !  Il y courut; il se fit hacher avec ses hommes ; il arrêta longtemps l’ennemi et détruisit un millier d’Anglo-Portugais, mais il  survécut. Depuis 25 ans, il promenait ses regrets et ses glorieux loisirs, lorsqu’un autre officier qui lui tenait par les liens du sang,vint à commettre un acte qui l’exposait à être exclu de l’armée. Le vieux brave, se croyant déshonoré, se désespéra. Il voulait se tuer, ne pouvant supporter qu’un de ses proches subît une peine pareille. Le maréchal Soult étant, alors,ministre de la guerre, des amis supplièrent le vieux soldat de s’adresser à lui. Longtemps il ne put se résigner à cette humiliation. Enfin, l’instant critique arriva. Le jugement allait être rendu ! Il n’y avait plus une minute à perdre  ! Alors, après un violent combat intérieur, le colonel exposa par écrit sa requête au maréchal. Il le priait de mettre simplement en disponibilité celui dont on allait, peut-être justement, souiller le nom d’une condamnation ineffaçable. Il terminait sa pétition par ses mots : Maréchal, en 1814,  à tel jour, à telle heure, à la bataille de Toulouse, vous avez dit  à un officier supérieur de prendre trois millehommes de troupe et d’aller se faire tuer sur le pont de la Garonne. Cet officier a exécuté vos ordres ; il a fait tout son devoir ;il a sauvé la retraite de l’armée. Cependant il n’a pas été tué. C’est lui qui vous adresse ces lignes ! On raconte que le vieux maréchal recevant cette  missive se recueillit quelques instants. Puis, soudain, des larmes emplirent des yeux. Il se ressouvenait :C’est vrai,s’écria-t-il, c’est bien vrai ! Il y était comme il le dit,  le vieux brave ! Et,d’un trait de plume, il signa la mesure qui permettait au vieil officier de vivre sans s’estimer déshonoré.

Source :Vieux soldats de Napoléon de Gustave Schlumberger,Librairie Les Deux Empires,  éd. 1998


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