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L’officier en retraite

22122007

Elzéar Blaze, capitaine de la Garde, prit sa retraite en 1830. En 1837, il publia La Vie Militaire sous l’Empire. Ce livre est une série de tableaux de la vie militaire de l’époque et fourmille d’anecdotes. Voici ce que nous dit Elzéar Blaze sur l’officier en retraite  sous Napoléon 1er :

« Pendant les trente années qu’un officier passe au service, il pense tous les jours à l’époque où, recevant sa retraite, il pourra, libre de tout devoir, agir à sa fantaisie, planter ses choux ou les faire planter. Lorsque l’heure a sonné, quand il est installé dans sa petite ville, ordinairement il s’ennuie. Sa vie était coupée chaque jour par des événements, par des épisodes ; elle va couler dans une effrayante uniformité. Heureux s’il a choisi pour sa résidence une ville de garnison. Dans ce cas, l’heure de la parade, l’arrivée d’un régiment, une grande manoeuvre, sont pour lui des bonnes fortunes qu’il ne manque jamais.

L’officier en retraite, dans son habit bourgeois, a toujours quelque chose qui sent le régiment. Sa cravate noire laisse voir un passepoil blanc ; son gilet porte des boutons à numéro, et chez lui on le trouve toujours en bonnet de police ; sa robe de chambre est un vieux frac raccourci de six pouces.Il ne dit pas : Je vais faire ma toilette mais Je vais me mettre en tenue. S’il conduit sa femme pourvoir la manoeuvre,car l’officier en retraite est essentiellement marié, son attention est absorbé par les commandements ; il voit les fautes et les indique à ses voisins. Si l’on se dispose à faire un changement de front, il ne manque pas de dire Otons-nous de là, ma bonne, ils vont venir par ici.

Donnez un rendez-vous à l’officier en retraite, il arrivera toujours le premier ; l’exactitude militaire ne s’oublie jamais. Il ne dira pas : J’irai vous voir après-midi, mais, après la parade. Les mots parades, exercice, manoeuvre, sont incrutés dans son cerveau. Pour lui, son régiment était le premier de l’armée. Mettez-le sur ce chapitre, etvous en entendrez de belles. Cet esprit de corps qui réunit deux mille hommes autour d’un même drapeau prend sa source dans les plus nobles sentiments, peut-être s’y glisse-t-il une légère dose d’amour-propre ;au reste, sans amour-propre que ferait-on ?

L’officier compte souvent ses années de service, ses campagnes, ses blessures ; il connaît par coeur la loi sur les retraites et le tableau qui la suit. Il calcule toujours à quelle époque arrivera le nouveau grade si longtemps attendu, grade qui doit nécessairement augmenter le tarif relativement à lui………………………………………………………………………………. ….. ………………………………………………………………………………………………………………………………. ……………………………………………………………………………………………………………………………………..

Dans la carrière de la gloire, on gagne bien des choses : la goutte et des rubans, une pension et des rhumatismes. Ouf ! Ma jambe, le temps va changer. Aïe !Mon bras, le baromètre baisse. Et puis, les pieds gelés, un membre de moins, une balle qui s’est logée entre deux os et que le chirurgien n’a pu se retirer. Que dis-je, une balle, deux balles, dix balles ! J’ai connu de braves soldats dont la peau ressemblait à une écumoire et qui portaient dans eux-mêmes du plomb en suffisante quantité pour aller à la chasse un jour d’ouverture. Que de hasards dans ce monde !…Les uns étaient blessés toutes les fois qu’ils allaient au feu, d’autres revenaient toujours sains et saufs.

Tous ces bivouacs par la pluie et la neige, toutes ces privations, toutes ces fatigues éprouvées dans la jeunesse, on les paye en devenant vieux, lorsqu’on a pris sa retraite. Par la raison qu’on a souffert jadis, il faut souffrir davantage, ce qui ne serait pas bien juste. Les appointements sont moins forts, mais en compensation les besoins sont doublés.

Quelquefois l’officier en retraite utilise ses loisirs par un travail honorable ; dans ce cas, il passe du strict nécessaire à l’honnête aisance. Les vieux troupiers sont en nombre dans les comptoirs des négociants, dans les bureaux des ministères. L’exactitude à remplir leurs nouveaux devoirs est pour eux une nouvelle consigne ;  il est en général bon mari, bon père, un peu brusque, un peu bourru, mais brave homme.

S’il en est qui travillent pour passer leur temps et pour augmenter leur revenu, il en existe beaucoup qui ne font rien et ne veulent rien faire. Ceux-là s’ennuient du matin au soir, ils vont rôder autour des casernes, et bien souvent ils seraient tentés de demander la permission de commander une pause d’exercice.Tel un boutiquier, retiré du commerce, ne sait plus quoi devenir du momentqu’il ne cause plus avec la pratique.

D’autres se retirent à la campagne ; ils soignent leur jardin et chassent tant qu’ils peuvent  ; ils ont raison, ce n’est pas moi qui les blâmerai. J’en ai connu qui n’auraient accepté d’emploi de personnes à aucun prix. Après une obéissance de trente années, ils se délectent dans cette douce pensée qu’ils sont leur maître ; que pour aller, venir, manger, dormir, ils n’ont plus de permission à demander, et qu’ils sont libres d’agir en tout suivant leur propre volonté.

Un capitaine de cavalerie, sur le point d’obtenir sa retraite, fit une singulire proposition au plus vieux trompette de son régiment.

-Mon ami, lui dit-il, je vais me retirer à la campagne ; je possède une petite maison, quelques arpents de terre et ma pension ;avec tout cela,  j’espère vivre à mon aise. Si tu veux m’accompagner, nous planterons des choux et nous les mangerons ensemble.

-Si je le veux ! Je crois bien que je le veux.

-Eh bien, je vais te faire obtenir ton congé, mais j’y mets une condition.

-Laquelle?

-Tu feras à la campagne, chez moi, le même service qu’au régiment. Tu sonneras le réveil, l’appel, le pansage, l’exercie, la parade, etc.

-Capitaine, je sonnerai tout ce que vous voudrez !

Nos gens partent, arrivent et s’installent dans une modeste habitation où le capitaine était enchanté d’être son maître et de pouvoir disposer de son temps à sa fantaisie. A certaines heures, le trompette, après avoir fait résonner l’instrument guerrier, arrivait tout essouflé dans la chambre de l’officier.

-Eh bien, qu’est-ce ?

-Capitaine, le régiment monte à cheval.

-Il a raison le régiment, à sa place je ferais comme lui ; à ma place, il ferait comme moi, je me moque du régiment.

Ce brave capitaine ne disait pas précisément : Je me moque, il se servait d’une expression plus colorée, mais je n’ose pas l’employer ici.

Ces dignes offciiers de cavalerie…ils jurent toujours. Nous autres fantassins, nous sommes infiniment plus réservés. Le capitaine se levait tard, quelquefois il ne se levait pas du tout. Il fumait sa pipe, regardait pousser les choux, et riait sous cape en entendant le trompette recommencer périodiquement ses harmonieux solos.

-Eh bien, qu’est-ce ?

-Mon capitaine, grande manoeuvre aujourd’hui.

-Je m’enmoque.

-Temps superbe.

-Tant mieux, mon ami,  je m’en moque.

-Parade.

-Bon !

-Pansage.

-Excellent.

-Inspection.

-De mieux en mieux.

-Exercice à cheval.

-Je m’y attendais.

-Et puis demain la revue du maréchal.

-A la  bonne heure, parbleu, j’en étais sûr ! Et là-dessus, il partait d’un éclat de rire.

-Eh bien, tu diras que je m’en moque..Et je vais me coucher.

Source : Souvenirs d’un officier de la Grande Armée. La vie militaire sous le premier Empire du capitaine Elzéar Blaze, Librairie des Deux Empires 2002.

anciens soldats

Illustrations du livre « lendemains d’Empire » de Nathalie Petiteau

 







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